Ah tchiki boum, chi boum…

Les aventures de Ginette Jarretelle
Burlesque magazine

00H30, le rideau est tombé sur la scène et moi aussi. Ce soir encore, les habitués étaient tous là pour scander nos noms, applaudir comme des dingues et crier à s’en rompre les cordes vocales. J’ai enchainé trois numéros parce qu’une des filles n’était pas là. Je suis fourbue, fatiguée ET, de ce fait, de mauvaise humeur. Donc la chute est arrivée alors que je l’avais anticipée. Super, je vais avoir un bleu énorme sur la fesse alors que demain, je réalise le fameux numéro du verre de martini géant. Super classe, bravo Ginette.

C’est tout moi ça, d’ailleurs, le MC me présente toujours en spécifiant mon côté maladroit même si je lui dis que ça m’énerve. Des mois que je viens jouer ici tous les vendredis, et il continue à se foutre de moi. La prochaine fois qu’il ose le dire, je lui fais avaler son micro en passant par le chemin de traverse.

Oué je sais qu’avoir choisi Ginette Jarretelle comme nom de scène, ça aide à tomber dans le comique. Ça fait marrer tout le monde, est c’est le but. Mais là, je ris jaune. Pourtant tout allait à peu près bien. Aucun strass ne s’est décollé, aucun soutif n’est resté accroché à ce fucking collant résille et tous mes nippies sont sagement restés en place malgré le tournoiement intensif que je leur fais faire. 

À croire que trois numéros, c’est un trop ; j’attaquais le dernier après avoir avalé quelques coupes de champagne pour tenir le coup. Attendez… combien de champagne ai-je bu ?… 

J’avais tout retiré, les gants, la cape, la jupe, les talons et les bas. Il ne restait plus que le final sur le fauteuil. Donc, je suis là, à cheval sur l’accoudoir, je tends ma jambe gauche en avant et la pose sur l’assise, je dois ensuite monter mes fesses en direction du public et les secouer tout en étant bien ancrée sur mes jambes. Jambes sculpturales qui représentent mon plus bel atout (oui, j’en suis très fière). Et puis tout à coup…

BOUM !

Je n’ai pas compris tout de suite ce qu’il se passait. J’ai juste entendu un bruit de détonation (si, si) et senti une douleur sur le coccyx. En reprenant mes esprits, je me rends compte que je suis dans une position qui défie les lois de la souplesse. Comment ai-je pu en arriver là ? Je le sais pourtant, que ce moment est difficile et qu’il faut que je fasse bien attention à mes appuis avant de me lancer ! J’ai les jambes en grand écart avec toujours mes fesses en l’air, ma tête, elle, s’est littéralement retrouvée collée à mon entre-jambes — et au sol en même temps — et mes mains sont restées agrippées aux accoudoirs, surement un reflex. Apparemment, je fais sensation parce que le public a poussé un cri d’une seule voix ; mais pas un cri de terreur, non, ça ressemble plutôt à un « WOWWW » d’admiration. Ils croient tous que ça fait partie du numéro, s’ils savaient…

Dans ma tête, ça ne fait qu’un tour et je me relève avec grâce tout en dissimulant ma douleur. Parce que wow flutain de merle ça fait super mal ! Il me reste encore une minute à faire durant laquelle je dois sauter au sol pour me mettre à genou devant le public et tournoyer à fond mes nippes. Présentement, j’en suis incapable et je n’ai qu’une envie, me vautrer dans le fauteuil et me mettre en boule. Mais le spectacle doit continuer alors je prends toute la force qu’il me reste pour finir (ou pour m’achever plutôt). 

BOUM ! CRACK !

Oulala… C’est pas bon ça. Le bruit de mes genoux sur la scène a fait trembler les tables du premier rang — ou alors c’est mon imagination — et je ressens une décharge sur toute ma jambe gauche. « Reste stoïque, ne montre pas ta douleur. Souris bon sang, fais un clin d’œil et lève tes bras pour la pause finale. Courage, c’est fini, ne te crispe pas. Pense au soleil et au cocotier, le bruit des vagues et l’écume, souffle, respire, inspire, expire, inspire, expire, pense chien tête en bas, position du lotus, zen, soyons zen 🎶, mais pourquoi je chante ? ». Mon cerveau surchauffe, ce qui n’est pas on non plus. 

Quand, enfin, la musique s’arrête, j’ai tout donné et le public applaudi et crie de tout son soûl. Et moi, je dois me relever sans avoir l’air d’une vieille hippopotame enceinte qui se serait retrouvée sur le dos. Ils n’ont vu que du feu. Good job girl ! Enfin… Je dois encore descendre les escaliers qui mènent à la loge et l’autre abruti de MC qui clame « je vous l’avais dit qu’elle était maladroite ! ». C’est décidé, je vais lui enfoncer son micro où je pense à celui-là !

1H30, j’ai appelé « Hubert » pour me ramener chez moi, sauf que celui-ci n’a pas de petite bouteille d’eau ni des bonbons à proposer mais une haleine de cheval du mec qui a bossé 14 heures d’affilée en buvant 5 litres de café. Je marche comme une petite vieille et avec le maquillage de scène qui commence à couler, on se croirait dans « nuit d’ivresse ». Ginette Balasko, j’aurais dû choisir ce nom de scène. Et en plus, le chauffeur de taxi a l’audace de me demander à quel hôpital il doit me déposer. Je vais aller rechercher le micro de là où je l’ai inséré pour lui faire comprendre que je ne suis pas d’humeur à rigoler.  

Je me démaquille durant le trajet ce qui me fait gagner un temps considérable, merci les lingettes pas du tout écolo. Je n’ai plus qu’à m’affaler dans mon lit.

Au réveil, vers 15 heures du matin, j’ai des yeux de panda, une coupe de cheveux ressemblant à El De Barge qui aurait fusionné avec une footballeur est-allemand des années 80, des courbatures de folies et des bleus, n’en parlons pas. 

Mais qu’est-ce que c’était bon ! Je n’ai qu’un envie, faire pipi et courir me préparer pour le show de ce soir (oui en fait deux envies) (trois, si on compte le mega hamburger de mes rêves).

Ginette Jarretelle, effeuilleuse burlesque et cascadeuse à ses heures perdues.