Baraques d’effeuillage itinérantes

Baraque de la Goulue à la Foire du Trône

Elle s’appelle Lilas Varanne. Dans les années 70, elle sillonnait la France avec sa baraque de strip-tease, « La Baraque Gina » ! Et l’aventure a duré plus de 20 ans!

Durant des générations, aux côtés de manèges, attractions, et autres délices sucrés, se dressaient, dans bon nombre de foires françaises, de curieuses baraques colorées où les adultes venaient s’encanailler ! On connaissait cette forme de spectacle à l’américaine dans les freakshows d’antan, il en existait aussi en France… Nous avons enquêté !

La fête foraine trouve son origine dans les spectacles des grandes foires marchandes du Moyen-Âge où baladins, jongleurs et comédiens donnent des représentations sur estrades proche de la Commedia dell’Arte ou Polichinelle.
A partir du dix-neuvième siècle, elle contribuera à populariser des inventions scientifiques, gastronomiques et artistiques. La popularité de la fête foraine connaît son apogée durant la Belle Époque.

danse serpentine, boulevard Saint-Jacques à Paris, 1931, photo Brassaï

De nouvelles baraques font alors leur apparition : théâtre, cinéma, nécromancie… Les baraques de danse fleurissent à leur tour, tel que « La Baraque de La Goulue » à la Foire du Trône en 1895. A cette époque, né le Magic City, considéré comme le premier parc d’attractions de l’Histoire en France. Dès les années 1920, le Magic City propose un « bal travesti » réunissant « la crème des invertis parisiens sans distinctions d’âge ou de race où se côtoient d’anciennes reines, garçons d’ascenseur, coiffeurs, drag queens… »

Brassaï en capture quelques clichés, puis nous livre dès 1931 les rares photos que l’on connaît aujourd’hui des baraques de danse à cette période.

Boulevard Saint Jacques, Brassaï

Revêtues de peintures de naïades et néons scintillants, on remarquait surtout les « baraques de danse » à la foule de curieux qui s’y empressait. Ces spectacles d’un autre genre avaient bel et bien la côte ! Sillonnant les villes et campagnes françaises, ils venaient égailler, chaque année, des milliers de riverains ! Parmi elles, celle de la famille Legal avec « Wanda la voluptueuse » en 1953, que l’on retrouvit sur le « Shop Girls » dans les années 60, « La cabane bambou » de Zezette Allary, celle de Michelle et André Levillain, de la famille Vessiere, de la famille Frantchitto, ou encore la baraque « Gina », tenue dès 1975 par Lilas Varanne.

1953, Wanda la voluptueuse sur la baraque de la famille Legal, photo Doisneau

Recrutement des artistes, mises en scène, choix des costumes, maîtresse de cérémonie… Lilas Varanne s’occupait de tout ! Elle a bien voulu nous partager son expérience. Interview !

Pourquoi la Baraque « Gina » et comment avez-vous débuté l’aventure ?

J’ai acheté ma baraque vers 1975 à Monsieur Beaumont, forain, et son épouse, mon amie Janine. Mon prédécesseur, qui avait construit la baraque, l’avait nommé « Gina », du surnom de mon amie. À leur séparation, j’ai récupéré la baraque. Mon mari était lutteur, champion de France apparenté à un grande cirque Français (Pinder). Nous avions naturellement un pied dans le milieu forain. Nous avons débuté l’aventure ainsi. Mes fils grandissant du temps de la baraque Gina.

Lilas Varanne sur sa baraque

Comment se déroulaient les spectacles ?

Comme pour chaque attraction, nous avions notre emplacement attitré annuel sur chaque foire, et bien entendu une licence du spectacle mentionnant notre activité « strip-tease ». Sur la parade, chaque danseuse proposait quelques pas de danse que je présentais, puis elles formaient un petit ballet ensemble.
Quelques fois, pour amasser de la foule au pied de ma baraque, j’organisais un petit jeu pour leur en mettre plein les yeux et les tenir en haleine ! Je choisissais un homme volontaire pour nous rejoindre. Mon boniment était de lui faire croire qu’il allait devoir déshabiller la fille en 2 minutes chrono, et s’il n’y arrivait pas, il finirait à son tour, nu comme un ver ! Quant il s’agissait bien entendu seulement de la déshabiller du regard ! Une fois les tickets vendus, le public entrait et le spectacle se poursuivait à l’intérieur.

Foule devant la baraque Gina

Lors des représentations où avait lieu ce jeu, notre bon volontaire pouvait alors ôter les manches du peignoir de la danseuse, tirer sur quelques rubans de soutien gorge ou de culotte, mais ensuite, c’était merci, au revoir ! Il était aussitôt reconduit, à sa place : dans le public. Et les numéros des danseuses étaient présentés.

Quel public venait voir ces spectacles ?

Ma baraque pouvait contenir jusqu’à 150 personnes. Bien que majoritairement masculin, le public étant sur une fête foraine, il était mixte et familial . Bien sûr, à l’intérieur, il était réservé aux personnes majeures. Certains venaient en couple, d’autres, entre copines. J’ai vu des dames donner des coups de sac à main sur les têtes de leur maris, c’était cocasse !

Comment recrutiez-vous les artistes ?

Il faut remettre le spectacle dans le contexte de l’époque, sans internet, tout se faisait par bouche à oreille. Une effeuilleuse m’amenait une amie, qui m’en amenait une autre et ainsi de suite.
Les danseuses, qui n’en parlaient pas à leur famille à cette époque là, étaient rarement locales. Elles venaient me voir dans une ville, je leur proposais une autre ville, à discrétion. Je les logeais et cuisinais pour elles. Certaines restaient pour quelques heures de show, d’autres nous suivaient sur les routes quelques mois. Les filles étaient de toutes origines ethniques et j’ai aussi travaillé avec des garçons, artistes transformistes !

La baraque Gina

Tous venaient pour l’aventure, le cachet, et l’adrénaline du show. Certains sont aujourd’hui très connus ! Je tenais à cette époque un petit carnet dans lequel je notais les descriptions de mes artistes. Un jour j’ai perdu ce carnet, il a été déposé aux objets trouvés, j’ai dû expliquer quel était mon métier auprès de la police pour pouvoir le récupérer !

Qui préparait costumes et numéros ? Les artistes étaient-ils libres dans leur création ?

Cela dépendait. Certains venant avec 10 numéros, je me devais naturellement de les mettre en avant. C’était en quelques sortes mes têtes d’affiche. D’autres venaient sans numéro : je montais alors leur show de A à Z, chorégraphie, costume, maquillage, perruque… Je mettais un point d’honneur à un joli visage, un joli maquillage : l’expression c’est important ! Les anciennes avaient priorité sur le choix des numéros, ils ne pouvaient se ressembler. Le numéro finissait en nu intégral, mais jamais de gestes vulgaires ! La musique, quant à elle, devait correspondre à son époque, elle se devait festive, nous étions tout de même sur une fête foraine !

Effeuilleuses en préparation

Vous avez à la fois connu des emplacements ruraux mais aussi Pigalle ! Ayant vécu le Pigalle de l’intérieur, celui des années 80, 90 pouvez vous nous raconter ?

La foire de Pigalle durait 1 mois et demi. Comme sur les grandes foires françaises nous étions jusqu’à 4 ou 5 baraques de danse. A Pigalle, les artistes travaillaient dur, naviguant ainsi de cabarets en cabarets, jusqu’à 10 représentations par nuit. Et certains venaient présenter leur numéros chez nous ! Parfois l’après-midi. Cela permettait à nos artistes permanents de se reposer.

C’était un rendez vous important dans la vie des gens ?

Oui, à la Foire de Beaucroissant en Isère notamment. Pour la population rurale c’était parfois le seul moment de l’année où ils pouvaient « voir des filles ». Un jour, un de nos habitués, un monsieur âgé, Toto, ouvrier de ferme, se sachant mourant, ne pouvait plus se rendre à la Beaucroissant. Il m’a laissé une note via son patron: « Dites à la patronne de la Beaucroissant que je ne pourrai plus venir déshabiller ses filles ! ». Ce fut sa dernière pensée. Cela m’a beaucoup touchée.

Les effeuilleuses sur la baraque Gina en 1967 à la foire de Beaucroissant

Pourquoi avez-vous arrêté ? Que sont devenus vos costumes ? Et qu’est devenue la baraque Gina ?

Mes trois fils étaient très jeunes quand l’aventure Gina a débuté. Adolescents, ils se sont intéressés au Mur de la Mort*. (*Piste circulaire sous chapiteau dans laquelle les artistes circulent à moto à 90°, en proposant des acrobaties spectaculaires). Nous avions lancé ce nouveau spectacle et dû suspendre l’activité strip-tease. Jongler entre les deux était devenu très contraignant, je ne pouvais plus à la fois « bichonner » mes artistes et m’occuper de mes enfants, artistes naissant. Il a fallu faire un choix. Les trois fils de Lilas sont aujourd’hui à la tête de nombreux spectacles Varanne reconnus.
La Baraque Gina a, quant à elle, disparue. Nous sommes partis en tournée avec le Mur de la Mort. A notre retour, la baraque Gina n’était plus là… !

Les costumes, je les ai donnés à un jeune cabaret qui se montait. J’ai seulement gardé deux costumes qui me tiennent à cœur et dont j’ai hérité. Deux robes cousues et pailletées par un de mes artistes transformiste : Philippe aka Débora Lincoln, décédé depuis. Pour moi il était comme un neveu, sur les robes il y a son odeur, je ne les laverai jamais.

La baraque Gina dans les années 70

Vous avez accepté de partager votre histoire récemment avec la communauté burlesque francophone, le 27 mai 2021, et nous vous en remercions chaleureusement. Avez-vous un mot pour la fin ?

J’ai fait au mieux, je suis touchée du lien qui a été fait entre les performeurs de plusieurs générations durant cet échange. Je suis certainement l’une des dernières représentantes de ce type de spectacle en France, mais certainement pas la première ! Merci à tous de l’attention que vous portez au strip forain.

2004, la dernière année

Remerciements chaleureux à :

  • –  Lilas Varanne pour avoir partagé son histoire avec nous.
  • –  Julie Crève-Coeur pour son aide et ses recherches.
  • –  M.Patrice Bouvier, réalisateur du documentaire « Strip forain à laBeaucroissant » et photos de la baraque Gina.
  • –  M.Frédéric Hugues, photos de collections de baraques d’entre-sorts.
  • –  Ainsi que tous les performeurs présents pour leur intérêt et leur soutien !