Le Girlie Show d’Edward Hopper

Burlesque Magazine
Edward Hopper, Girlie Show, 1941

Pour beaucoup, moi la première, Edward Hopper, c’est le sublime Nighthawks. On a déjà tous vu ce tableau quelque-part, même si l’on ne connait pas le maître du New Realism américain.
Girlie Show est plus « discret », peut-être parce qu’il fait partie d’une collection privée.

Edward Hopper, Nighthawks, 1942, Friends of American Art Collection, Art Institute of Chicago

« Oh mon Dieu, mais c’est un show Burlesque!!! »

Voilà quelle a été ma première réaction en le découvrant. Et pour cause… une peinture représentant une femme sur scène, dénudée, portant uniquement un string et des talons, jouant avec un voile ou un morceau de tissu (Une jupe qu’elle vient d’enlever?).
La date du tableau? 1941. Bingo!

Study for Girlie Show, Digital image Whitney Museum of American Art / Licensed by Scala

La femme est rousse, c’est Jo son épouse, sa muse et son unique modèle. Ou du moins, sa représentation. Jo est menue, la femme du tableau est sculpturale. Jo porte uniquement des chaussures plates…
Je passerai ici sur le rôle de Josephine Nivision Hopper dans la carrière de son mari et sur leur relation, il faudrait un article entier à ce sujet. Mais ce qui m’intéresse égoïstement aujourd’hui, c’est le BURLESQUE!

 Study for Girlie Show, Digital image Whitney Museum of American Art / Licensed by Scala 

Certains jugent ce tableau de Hopper différent du reste de son oeuvre, pour ne pas dire moins intéressant. L’auteur Walter Wells écrit: « Il ne présente aucun mystère. Tout est livré au premier regard. » (1)
Heu… Quand même!
Ok, la femme n’est pas en train de touiller inlassablement son café, les yeux dans le vague. Elle n’est pas prise de mélancolie sur le lit de sa chambre perchée dans un gratte-ciel quelconque.
Elle stripe, youhou. On le comprend tous. Mais le tableau reste tout de même un peu étrange.

La femme a les traits dûrs et le teint… presque cadavérique. Elle regarde loin et non son public représenté par à peine trois ou quatre nuques. Pas de « tease ». L’orchestre lui tourne le dos aussi, indifférent, absorbé par sa partition sans aucun doute.
Est-ce qu’elle a envie d’être là? L’ambiance n’a pas franchement l’air d’être au tourné de serviettes…

Hopper peint souvent la solitude des quotidiens et ici, malgré une scène de spectacle vivant, on est peut-être également en plein dedans…

Study for Girlie Show, 1941, Whitney Museum of Modern Art

Et puis, ces seins! Des obus, généreux, nus et aux tétons si rouges! Quid des fameux nippies imposés par la censure? (j’en parlais déjà ici)
Cette transgression est-elle délibérée?
La clef se trouve sans doute dans les mots d’Alain Cuef (2): « Hopper s’attaque au sujet à contre temps: la vogue du strip-tease burlesque, qui a fait l’objet de tant de peintures dans les années 1920, a décliné depuis 1937. Inspirées par un moralisme qui reprend sa vigueur quatre ans après la fin de la Prohibition, les obstructions légales se sont multipliées. »

Study for Girlie Show, Digital image Whitney Museum of American Art / Licensed by Scala

Revenons sur ce contexte: New-York, 1941. À cette période, suite aux pressions des ligues de vertu (encore elles), le maire La Guardia veut interdire les spectacles de strip-tease et se lance dans une vaste opération de fermeture de clubs. Beaucoup d’effeuilleuses finissent régulièrement leur nuit au poste.
Triste temps pour les danseuses exotiques…

Et si Hopper, le new-yorkais, conservateur certes, mais grand défenseur de la liberté des individus, ce nostalgique d’une Amérique passée, avait conscience de ces problématiques et avait signé avec Girlie Show une oeuvre plus politique qu’il n’y paraît?
Je m’avance peut-être mais l’idée me plaît…

Edward Hopper, Study for Girlie Show, 1941, Whitney Museum of Modern Art

Remerciements au Whitney Museum, New-York

  1. Walter Wells: Un théâtre silencieux: l’art d’Edward Hopper, éditions Phaïdon
  2. Alain Cuef: Edward Hopper, Entractes, éditions Flammarion